La Baule+

32 // Mai 2019 Le grand entretien ➤ L’aventure incroyable d’un chef d’entreprise incarcéré pendant cinq ans au Qatar et contraint de collaborer avec les terroristes de Daesh… Jean-Pierre Marongiu : « J’ai vu des mutilations, des viols, des gens morts depuis des semaines et dont les cadavres traînaient, et même le cannibalisme. » J ean-Pierre Marongiu a été détenu pendant cinq ans dans une prison au Qatar, sans procès. Il a été libéré le 5 juillet 2018. Il raconte dans un livre son incarcération dans la prison centrale de Doha, dernier étage avant l’enfer, dans la promiscuité, les tabassages en règle, le cannibalisme, les trafics en tous genres et le spectacle de prisonniers que l’on abat d’une balle dans la tête et dont on jette ensuite les corps dans des tas d’ordures… Pour couronner le tout, Jean- Pierre Marongiu s est retrouvé pendant trois ans dans le bloc des prisonniers de Daesh. Il a entendu des hurlements de joie au moment des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. Il a été menacé par des chefs de l’État islamique qui lui ont demandé de collaborer, car ils sa- vaient où se trouvait sa famille en France… « InQarcéré » de Jean-Pierre Marongiu est publié aux Éditions Les Nouveaux Auteurs. La Baule + : Vous avez vécu le Midnight Ex- press du XXIe siècle, non pas dans une prison turque, mais dans les geôles du Qatar. Vous avez été libéré en juillet 2018. Vous avez été em- prisonné pour une his- toire de chèque sans provision. Comment en êtes-vous arrivé là ? Jean-Pierre Marongiu : C’est plus compliqué que cela. On est venume chercher en France, c’est l’habitude du management de Qatar Petro- leum, qui recherche des ex- perts internationaux, et c’est aussi une pratique d’Al Ja- zeera ou de la Qatar Founda- tion. J’avais une renommée d’expert en management et je donnais des conférences en Europe. Un jour, une déléga- tion de Qatar Petroleum est venue me harponner en me disant : « On veut que vous participiez à la création d’une académie de manage- ment au Qatar » . Il y a 70 na- tionalités au sein de Qatar Pe- troleum et on ne dirige pas un Français comme un Ita- lien, un Jordanien ou un Égyptien… J’ai dit non. Ils sont revenus deux semaines après à Rome et, comme je ne connaissais pas du tout le Moyen-Orient, j’ai accepté, à la condition de créer ma propre société en investissant mes propres fonds. J’ignorais qu’au Qatar, la kafala (loi is- lamique) est en vigueur et qu'un étranger doit avoir un partenaire à hauteur de 51 % dans toutes les sociétés qu’il souhaite créer. C’est un mes- sage que j’adresse à tous ceux qui veulent investir au Moyen-Orient : il faut lire en- tre les lignes et, quand vous prenez un avocat, il faut s’as- surer que cet avocat retrans- crive précisément en arabe ce que vous venez de dire en français ou en anglais. Cela n’a pas été le cas chez moi. Les six premières années ont été des années de rêve. La so- ciété a très bien tourné, CNN est venue faire une émission sur le management à la fran- çaise et cela a égratigné l’ego de mon sponsor, qui appar- tenait à la famille royale et qui est venu me voir en me disant : « Je voudrais récu- pérer la société pour l’inté- grer dans mon groupe » . J’ai répondu que j’avais investi 2,3 millions, les économies de toute une vie, et que j’étais prêt à la lui céder pour 3 mil- lions. Il m’a dit que je n’avais pas compris et il m’a posé une pièce sur la table en me di- sant : « Tu as eu un salaire pendant six ans, estime-toi heureux, au revoir. J’ai 51 %, ce n’est pas ta société, on peut te destituer et te deman- der de prendre l’avion » . Je me suis opposé à cette pro- position et un bras de fer d’un an a commencé. Un jour, ils ont fermé les comptes en banque et, en raison de cette fermeture, les chèques que j’avais émis, qui étaient pro- visionnés, se sont retrouvés impayés. Or, au Qatar c’est passible de prison... J’ai décidé de fuir le Qatar en kayak pour rejoindre Bahreïn La descente aux enfers a commencé à partir de cet instant… J'ai d’abord pu faire sortir ma famille. C’était rocambo- lesque. Je me suis retrouvé seul dans les rues de Doha pendant un an à taper à toutes les portes des sociétés qui étaient mes clients à l’époque, des amis qui ne l’étaient soudainement plus, et j’ai décidé de fuir le Qatar en kayak pour rejoindre Bah- reïn. J’étais SDF au Qatar… Comment avez-vous pu exfiltrer votre famille ? Tout est informatisé au Qa- tar, y compris les visas de sor- tie, car c’est votre sponsor qui doit signer le permis de sor- tie. Sans cette signature, vous êtes bloqué sur le territoire. C’est de l’esclavage moderne. La chaîne M6 était venue me voir à l’époque où la société marchait bien et j’avais déjà qualifié la kafala d’esclavage moderne lors d’une émission Capital. Je suis entré dans les locaux du sponsor, j’ai mis en route l’ordinateur sur lequel le service des migrations re- cueillait les avis des sponsors, et j’ai déclenché la sortie illé- gale de ma famille, mais évi- demment légale aux yeux du douanier. Cela s’est passé en une heure… Ensuite, j’ai traîné dans les rues de Doha pendant un an. J’ai donné des cours de management en me faisant payer en cash, j’étais SDF au Qatar… Mais on est vite repéré… Pas vraiment... J’ai dormi dans les centres commer- ciaux ou dans les parkings en faisant attention aux camé- ras. J’ai acheté un kayak à Go Sport et je me suis évadé vers le Bahreïn. Je me suis pré- senté à l’ambassade de France au Bahreïn et ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas m’établir de documents de sortie du territoire, ni même de passeport. Le consul m’a dit : « Je vous re- joins à l’aéroport au moment de prendre votre avion et je vous aiderai à passer l’im- migration » . Finalement, 10 minutes avant, il me télé- phone en me disant que ce n’est pas possible, parce que l’ambassadeur n’est pas d’ac- cord. Il me propose de me déclarer comme illégal au- près des autorités du Bahreïn et qu’il viendra ensuite me li- bérer. Finalement, le lende- main matin, ce sont les garde-côtes qataris qui sont venus me récupérer et je suis rentré en prison, pour ne plus en sortir jusqu’au 5 juil- let 2018. Comment les garde- côtes qataris ont-ils été informés ? C’est une excellente question qu’il faut poser à la diploma- tie française... Vous induisez que la di- plomatie française au- rait trahi l’un de ses res- sortissants… Tout à fait ! Comme dans les pires heures de l'Occupation lors de la Deuxième Guerre mondiale, la collaboration avec l’ennemi... C’est exacte- ment ce qui s’est passé au Bahreïn. À partir de là, une fois au Qatar, on m’a jeté dans l’annexe de la prison centrale, c’est là où se retrou- vent les détenus dans l’at- tente d’une sentence finale. C’est un long couloir avec quelques dortoirs. Il n’y a pas de fenêtres, pas de lumière du soleil, des néons toute la journée, la capacité est d’une centaine de personnes, mais nous étions 350 à dormir par terre et cela a duré deux ans. Tous les trafics existent dans ce genre d’endroit, les pires comme les meilleurs, les meilleurs étant les trafics de téléphones pour rester en contact avec sa famille. Je suis un ingénieur, chef d’en- treprise, la prison n’était ab- solument pas quelque chose qui était dans mes gènes. On apprend à raisonner différemment, c’est la loi de la jungle : il faut à la fois ne pas être en hosti- lité, pour ne pas s’attirer les foudres de ses codé- tenus, mais ne pas être proche non plus… J’utilise l’image de la torche qui tient les loups éloignés et, tant que la torche brûle, les loups se tiennent à distance. Mais, quand elle s’éteint, vous vous faites dévorer ! Il faut arriver à maintenir cette distance de sécurité qui est faite du respect, de la crainte que l’on peut inspirer aux autres, du fait que l’on peut vous considérer comme irra- tionnel, c’est-à-dire cinglé, et également avoir une foi en ce que l’on est et ne jamais y dé- roger. C’est une règle de vie d’une manière générale,

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